Rétrospective 2022 d’une activité spatiale riche

Chaque début d’année, j’essaye de faire un point ce qui est attendu dans le spatial pour l’année à venir [2023 va suivre dans un autre article]. La plupart des annonces que j’ai faites au début de 2022 [article Espace : les événements à ne pas rater en 2022] se sont réalisées, mais évidement nous avons eu notre lot de surprises. Voici donc ma rétrospective d’une année spatiale 2022 très riche [cliquez sur les liens vers les articles pour plus de détails].

Arrêt de la coopération russe sauf dans l’ISS

L’une des moins bonnes surprises de 2022 a été la guerre en Ukraine qui a eu un impact sur l’activité spatiale, surtout européenne. Les 2 plus importants impacts, de mon point de vue, ont été l’arrêt des lancements Soyouz depuis le centre spatial guyanais et l’arrêt de la mission Exomars 2022 dont le lancement de l’atterrisseur russe et du rover ESA devait avoir lieu en septembre 2022. Un espoir pour cette dernière, est la décision au niveau du Conseil Ministériel de l’ESA d’un budget pour développer l’atterrisseur en Europe pour un lancement au plus tôt en 2028.

La guerre en Ukraine n’aura toutefois pas eu d’impact sur la coopération au sein de la Station Spatiale Internationale, malgré des tensions alimentées jusqu’à l’été par le directeur de Roscosmos de cette époque. Afin d’assurer la présence permanente d’au moins un Russe et un Américain au sein de l’ISS, des équipages « mixtes » ont pris place à bord du Soyouz MS-22 et du Crew Dragon Crew-5 en 2022.

The seven Expedition 68 crew members pose for a portrait
Les 7 membres de l’Expedition 68 dans l’ISS le 3 novembre 2022. De gauche à droite : la Russe Anna Kikina, les Américains Frank Rubio et Josh Cassada, le Japonais Koichi Wakata, l’Américaine Nicole Mann et les Russes Dmitri Petelin et Sergey Prokopyev (crédit NASA)

Une année lunaire

Du côté des bonnes nouvelles, c’est surtout la mission Artemis 1 qui a tenu la Une de l’actualité spatiale entre mi-novembre et mi-décembre. Après plusieurs reports de lancement, le Space Launch System (ou SLS) a finalement décollé le 16 novembre. Le vaisseau Orion a ensuite réalisé une splendide mission autour de la Lune. De quoi rehausser le moral côté ESA avec un module de service européen qui a semble-t-il brillamment fonctionné, et de la NASA après des années de retard pour ce lanceur le plus puissant à ce jour et qui permet le coup d’envoi du programme Artemis de bonne manière. [Tous les articles sur Artemis 1]

Décollage du SLS le 16/11/2022 et première image de la Terre par le vaisseau spatial inhabité Orion après séparation du lanceur (crédit NASA)

Plusieurs autres missions ont décollé vers la Lune aussi en 2022 :

La Terre et la Lune par la sonde Danuri / KPLO le 29/08/2022 (crédit Kari)

Par contre, certaines missions n’ont pas décollé comme prévu en 2022 : Peregrine d’Astrobotic (USA), Nova-C d’Intuitive Machines (US) et Luna-25 (Russie). Ces 3 missions devraient décoller en 2023. On n’a aucune nouvelle par contre du projet indien Chandrayaan-3.

Le James Webb tient ses promesses

Après un lancement réussi le 25 décembre 2021, le déploiement à risque du télescope spatial James Webb s’est déroulé avec succès. En juillet, la NASA et ses partenaires ont dévoilé les premières images en couleur et données spectroscopiques de Webb. Depuis lors, le JWST n’a cessé de produire des données et de superbes images. Il a déjà permis d’observer les galaxies les plus jeunes à ce jour, d’étudier les atmosphères d’exoplanètes avec des détails inédits. Il a offert de nouvelles vues des planètes de notre Système Solaire, comme Titan la lune de Saturne. [Tous les articles sur le JWST]

Images de la lune Titan de Saturne capturées par l’instrument NIRCam du James Webb Space Telescope le 4 novembre 2022. À gauche : image utilisant un filtre de 2,12 microns sensible à la basse atmosphère de Titan. Les taches brillantes sont des nuages proéminents dans l’hémisphère nord. À droite : image composite couleur utilisant une combinaison de filtres NIRCam bleu 1,40 micron, vert 1,50 micron, rouge 1,99 micron, luminosité 2,09 microns. Plusieurs caractéristiques de surface proéminentes sont annotées : Kraken Mare est considérée comme une mer de méthane, Belet est composé de dunes de sable de couleur sombre et Adiri est une caractéristique d’albédo brillante (crédit NASA, ESA, CSA, Webb Titan GTO Team ; image processing : Alyssa Pagan (STScI))

Côté astronomie depuis l’espace, on peut également citer la publication du troisième catalogue de la mission européenne Gaia qui vient de fêter son 9e anniversaire dans l’espace.

Faits marquants de l’exploration du Système Solaire en 2022

DART est sans doute la mission « d’exploration » de 2022 qui a fait le plus parler d’elle. J’ai rangé la mission DART dans le thème de l’exploration même si finalement son objectif n’était pas de mieux comprendre l’origine de notre Système Solaire mais plutôt comment protéger la Terre des astéroïdes géocroiseurs [Tous les articles sur DART].

Ces images ont été acquises par la caméra LUKE sur LICIACube environ 3 minutes après l’impact de DART sur Dimorphos. Ces représentations de couleurs améliorées du système Didymos ont été créées en combinant des images prises dans le rouge, vert, et longueurs d’onde bleues par LUKE ; ces vues en couleurs améliorées ne représentent pas la façon dont les astéroïdes seraient perçus par l’œil humain mais servent à mettre en évidence les différences de couleurs, qui peuvent fournir des informations sur les caractéristiques de l’éjecta et des astéroïdes (crédit ASI/NASA)

Sur la surface ou en orbite de Mars, les missions Curiosity (qui a fêté ses 10 ans sur la planète rouge) et Perseverance qui ont effectués plusieurs forages, Mars Reconnaissance Orbiter (MRO), Mars Odyssey, Maven, Exomars TGO et Mars Express continuent. Par contre, Mars Orbiter Mission (Mangalyaan) et Insight se sont achevées en 2022.

L’hélicoptère martien Ingenuity est un tel succès que sa mission a été étendue en 2022 et il a réalisé 19 vols dans l’année. Le « prototype » est aussi devenu la solution de secours pour la mission Mars Sample Return comme redéfinie cette année.

The delta front from the air - Ingenuity, Flight 36, sol 642
Le delta Jezero sur Mars depuis les airs par Ingenuity lors de son 36e vol au Sol 642 (10 décembre 2022) (crédit NASA / JPL-Caltech / Thomas Appéré)

Par contre, on n’a pas d’informations depuis plusieurs mois sur le rover chinois Zhurong de la mission Tianwen-1. A-t-il survécu à l’hiver martien ? L’orbiteur nous a envoyé une image de la lune Phobos en juillet, un peu plus d’un an après sa mise en orbite autour de la planète rouge, mais plus de nouvelles depuis.

La mission Lucy continue son chemin à destination des astéroïdes troyens. Elle est toutefois passée à proximité de la Terre et de la Lune en octobre.

Juno continue aussi sa mission étendue avec un survol remarqué de la lune Europe de Jupiter en octobre.

Solar Orbiter a effectué un nouveau survol de Vénus en septembre et un passage au plus près du Soleil en octobre. BepiColombo a effectué son deuxième passage au plus près de Mercure en juin.

Contrairement au prévisionnel de début d’année, la mission Psyché de la NASA n’aura pas décollé en 2022.

Cette image a été prise le 23/06/22 par la caméra de surveillance 3 du MTM, lorsque la sonde BepiColombo était à 1406 km de la surface de Mercure (crédit ESA/BepiColombo/MTM, CC BY-SA 3.0 IGO)

Les vols habités de 2022 : ISS, CSS et vols suborbitaux

En 2022, pour les vols habités, le fait majeur est sans nul doute, l’achèvement de la configuration initiale à 3 modules de la Station Spatiale Chinoise avec l’arrivée des modules et Wentian et Mengtian. Les équipages de taïkonautes se succèdent désormais dans l’espace. En novembre, avec l’arrivée de Shenzhou-15, il y a eu 6 Chinois dans l’espace au même moment, dépassant à cette occasion les autres nationalités présentes dans l’ISS.

Vue de l’arrivée à la CSS depuis le vaisseau Shenzhou-15 le 29/11/2022 (crédit CMS)

Les équipages de la Station Spatiale Internationale ont continué à se relayer en 2022 pour des expériences scientifiques en microgravité et la maintenance de la Station. On a eu le passage de témoin entre 2 astronautes européens avec Samantha Cristoforetti qui a succédé à Matthias Maurer. Lors de sa seconde mission, Samantha a réalisé une sortie spatiale sur le segment russe, la première pour une Européenne, afin de mettre en service le bras robotique ERA sur le module Nauka, et est devenue la première commandante européenne de l’ISS. A noter également la fin en mars d’une mission longue durée dans l’ISS pour Pyotr Dubrov et Mark Vande Hei avec 355 jours dans l’espace.

Starliner a enfin réussi un premier vol complet à l’ISS en mai 2022 avec un amarrage à l’ISS pendant 6 jours. Par contre, le premier vol habité a été reporté en 2023.

Boeing's Starliner crew ship approaches the space station
Le vaisseau CST-100 Starliner de Boeing est photographié depuis un hublot du Crew Dragon Freedom à quelques instants de l’amarrage au port avant du module Harmony sur la Station Spatiale Internationale pour la mission Orbital Flight Test-2 (Crédit : ESA/NASA-S.Cristoforetti)

En 2022, on a également pu voir le premier équipage 100% privé séjourner à bord de l’ISS, avec la mission Ax-1 d’Axiom Space (la seconde mission Ax-2 repoussée en 2023), et le premier « reboost » de la Station Internationale par un cargo Cygnus. Par contre, les vols inauguraux du Dream Chaser de Sierra Space et du cargo HTV-X vers l’ISS n’ont pas encore eu lieu.

Le premier vol du vaisseau habitable indien pour la mission spatiale indienne Gaganyaan n’a pas eu lieu non plus en 2022.

Cette année, la fusée suborbitale New Shepard aura emmené 18 nouveaux passagers dans sa capsule aux frontières de l’espace. Mais un échec en septembre d’un vol d’expériences (donc sans passager) a ralenti la belle cadence de Blue Origin. On n’a pas de nouvelles des investigations sur la défaillance du booster.

Côté Virgin Galactic, il n’y a toujours pas eu de nouveau vol depuis le premier vol « commercial » de juillet 2021, en raison de la maintenance sur l’avion porteur et aussi de l’interdiction de voler de la FAA.

Côté Starship, le premier vol orbital annoncé pour 2022 n’aura pas eu lieu. Plusieurs fois, le booster SuperHeavy et le Starship ont été assemblés l’un sur l’autre. Des tests moteurs ont été effectués, mais pas encore avec l’ensemble des 24 moteurs Raptor sur le booster. A Boca Chica au Texas, de nombreux travaux ont été réalisés dans l’année et SpaceX doit mener des actions pour répondre aux exigences environnementales de la FAA (Federal Aviation Administration). A Cap Canaveral, le pas de tir pour Starship a commencé à émerger avec notamment la construction de la tour de lancement.

Starship Full Stack
Starship totalement assemblé le 12/10/2022 (crédit SpaceX)

Starship est actuellement prévu comme moyen d’atterrissage pour les missions Artemis 3 et 4 de la NASA (contrats en 2021 et 2022). Le milliardaire Dennis Tito, premier « touriste » de l’ISS, a également commandé 2 sièges pour un vol autour de la Lune et le milliardaire Yusaku Maezawa a annoncé l’équipage de sa mission privée « Dear Moon« .

Record de lancements pour SpaceX et la Chine, et les vols européens en crise

Tous les lancements 2022 (et avant) sont sur ce site

Les Etats-Unis sont largement en tête des lancements en 2022, notamment grâce à SpaceX qui réalise à lui seul 61 lancements réussis. C’est le record absolu d’un opérateur privé à ce jour. L’entreprise a bénéficié cette année et, cela sera le cas pour 2023 (voire plus), de l’absence de concurrence forte sur les lanceurs lourds. La réutilisation de ses boosters de premier étage a passé une nouvelle étape : 55 des lancements Falcon 9 de l’année étaient avec un booster réutilisé et l’un des boosters a atteint une 15e réutilisation. Le record entre 2 lancements d’un booster réutilisé est de 21 jours.

Intelsat G32/G31 Mission
Lancement Falcon 9 / Intelsat G32 & G31 du 12/11/2022 (crédit SpaceX)

Sur les 60 lancements Falcon 9, 34 (57%) ont été dédiés à la constellation Starlink, 5 (8%) à un vaisseau ou cargo Dragon, et donc 21 (35%) à des missions commerciales ou pour une agence américaine autre que la NASA.

SpaceX n’aura finalement réalisé qu’un seul vol Falcon Heavy pour l’US Air Force en 2022.

USSF-44 Mission
Atterrissage des 2 boosters latéraux de Flacon Heavy le 01/11/2022 (crédit SpaceX)

Les lancements pour des entreprises américaines ont doublé en 2 ans. A noter, 7 lancements Atlas V, les 2 échecs sur 3 tentatives du lanceur Rocket 3 d’Astra, le demi-succès d’Alpha de Firefly (mise sur orbite plus basse qu’attendue) après l’échec en 2021, et bien sûr le vol inaugural du SLS. Pour les nouveaux lanceurs américains RS1, Terran-1, Vulcan, il faudra attendre 2023.

La Chine a réalisé également son propre record de lancements avec 64 tirs dont 2 échecs. Par contre, le nombre de lanceurs utilisés différents est très important, presque incompréhensible du fait des besoins de développement diversifiés, mais confirme les grandes capacités du pays. 53 de ces lancements ont été effectués par 14 Long March différentes, dont 15 par la seule Long March 2D et les premiers vols de LM 6A et LM 8, auxquels il faut ajouter 2 lancements Ceres-1, 5 Kuaizhou-1A, 1 Jielong-3 (vol inaugural), 1 Zhongke-1 (tir inaugural). Il y a eu aussi les échecs d’Hyperbola-1 (3 échecs en 4 vols) et de Zhuque-2 (premier vol).

Il y a eu 5 vols Long March à destination de la station spatiale chinoise CSS et 11 avec des charges utiles type Yaogan dont on ne connaît pas exactement les objectifs, mais très certainement militaires, et aussi un avion spatial dont on ne sait pas grand chose, sauf a peu près la forme [voir Des navettes spatiales bien secrètes], et toutes les autres applications spatiales (navigation, observation de la Terre, télécommunications, …).

Décollage Long March 5 et le module Mengtian vers la CSS le 31/10/2022 (crédit CMS)

Comme vu au début de l’article, la guerre en Ukraine aura mis un coup d’arrêt aux lancements des Soyouz guyanaises. Du coup, cela a donné lieu à une situation presque improbable pour le lancement des satellites OneWeb (souvent mis en concurrence avec la constellation Starlink) : 36 satellites ont été lancés sur un lanceur indien GLSV MKIII en octobre, puis sur une Falcon 9 en décembre.

Le secteur des lanceurs orbitaux européens est en crise car le vol inaugural d’Ariane 6 a été reporté officiellement à fin 2023. Après un vol inaugural réussi en juillet pour Vega-C, c’est la douche froide en décembre avec l’échec du premier vol commercial du nouveau lanceur. L’Europe se trouve donc sans lanceurs pendant plusieurs mois.

La Russie reste au niveau d’une vingtaine de lancements par an malgré avec 1 seul lancement Proton qui est en fin de vie, et grâce à 5 lancements vers l’ISS (vaisseaux Soyouz et cargos Progress). Le lanceur Angara 1.2 a réussi son vol inaugural et un second vol dans l’année.

La Corée du Sud a effectué avec succès la seconde tentative de son nouveau lanceur Nuri (KSLV-2) après un échec en 2021. On a eu le droit à un lancement iranien réussi.

Europe’s all-new weather satellite takes to the skies
L’antépénultième décollage d’Ariane 5 le 13/12/2022. Elle va bientôt nous manquer (crédit ESA – M. Pedoussaut)

Il y aurait bien d’autres choses à dire sur toutes ces missions, ces lancements et aussi sur leurs charges utiles, mais d’autres le feront sans nul doute bien mieux que moi ! Et sinon quelques informations supplémentaires sur Revesdespace+

Voilà donc finie ma rétrospective de 2022 avant d’entamer une année 2023 qui va être riche également ! A très vite 🚀

Image de couverture : (de haut en bas, de gauche à droite) Décollage Falcon 9, Expedition 68 dans l’ISS après l’arrivée de Crew-5 et avant le départ de Crew-4, Dimorphos la cible de DART, la CSS depuis un télescope terrestre, Orion et la Lune, décollage du SLS, la CSS depuis le sol, images du JWST, Insight, Starliner OFT-2 arrivant à l’ISS, décollage LM5B – tout à gauche, la Lune par Lucy et tout à droite, Mars par Mangalyaan – crédit NASA, JPL, SpaceX, CSA.

Une réflexion sur “Rétrospective 2022 d’une activité spatiale riche

  • 1 janvier 2023 à 16 h 07 min
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    Parmi les évènements spatiaux de 2022, à noter également :

    1) la sélection du groupe ESA-4 le 23 novembre 2022 (Sophie Adenot, Pablo Alvarez Fernandez, Rosemary Coogan, Raphaël Liégeois et Marco Sieber) ;

    2) malheureusement, le décès de 9 astronautes (ou cosmonautes) (Bjarni Tryggvason, Valeri Ryumin, Anatoli Filipchenko, Don Lind, Valeri Polyakov, W. Brian Binnie, James McDivitt, Lodewijk van den Berg et Miroslaw Hermaszewski) auxquels j’ajouterais celui d’une ex-candidate astronaute (Anny-Chantal Levasseur-Regourd).

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