Astronautes, touristes de l’espace, explorateurs ? Comment appeler ces nouveaux astronautes non professionnels ?

Dimanche 17 octobre, 3 personnes sont revenues de la Station Spatiale Internationale avec le Soyouz MS-18 : le cosmonaute professionnel Oleg Novitskiy, l’actrice Yulia Peresild et le réalisateur Klim Shipenko. Ils ont passé respectivement 191 jours et 12 jours dans l’espace.

Yulia Peresild, Oleg Novitskiy et Klim Shipenko, quelques heures après leur atterrissage sont de retour à la Cité des Etoiles près de Moscou (crédit Roscosmos)

En juillet, nous avons eu les premiers vols touristiques en New Shepard de Blue Origin et en VSS Unity de Virgin Galactic.

En septembre, la mission 100% privée Inspiration4 a vu 4 personnes tourner autour de la Terre pendant un peu moins de 3 jours.

Avec ces différentes missions, on peut se demander qui sont les « vrais » astronautes, sont-ils seulement des « touristes » ou comment appeler ces nouveaux astronautes non professionnels ?

En 2021, les nouveaux astronautes ? (crédit Supercluster)

Et ne dites pas comme certains Américains qu’ils sont des « civils » car de nombreux astronautes professionnels sont des civils, non militaires de carrière, comme Thomas Pesquet par exemple.

Astronaute : une question d’altitude ?

On parle souvent de la ligne Kármán comme la « frontière » entre l’atmosphère terrestre et l’espace extra-atmosphérique. Cette ligne est nommée d’après le nom de Theodore von Kármán, un ingénieur et physicien hongrois américain, la première personne à avoir calculé l’altitude à laquelle l’atmosphère devient trop mince pour supporter le vol aéronautique ; la raison en est qu’un véhicule à cette altitude doit aller plus vite que la vitesse orbitale pour obtenir une portance aérodynamique suffisante pour se maintenir. Ceci est également important pour des raisons juridiques et réglementaires : les aéronefs et les engins spatiaux relèvent de juridictions différentes et sont soumis à des traités différents. 

La Fédération Aéronautique Internationale (FAI), un organisme international de normalisation pour l’aéronautique et l’astronautique, définit la ligne de Kármán comme l’altitude de 100 km au-dessus du niveau moyen de la mer de la Terre. D’autres organisations n’utilisent pas cette définition.

À la fin des années 1950, l’US Air Force a décidé d’attribuer des ailes d’astronaute aux pilotes volant au-dessus de l’altitude de 50 miles (80 km). Cette limite est considérée également par la NASA et la Federal Aviation Administration (FAA), l’administration de l’aviation civile aux États-Unis. Ainsi 7 pilotes de l’USAF et de la NASA se sont qualifiés pour le badge d’astronaute en pilotant l’avion spatial suborbital X-15.

Le pilote de l’US Air Force William J. « Pete » Knight devant un X-15A-2 (crédit NASA)

D’autres voix s’élèvent pour faire reconnaitre scientifiquement l’altitude de 80 km comme nouvelle « frontière » de l’espace [A lire dans L’espace un peu plus proche que 100 km ?].

Dans les premières années de l’astronautique, les astronautes étaient essentiellement des pilotes d’essais. Avec les vols des Navettes Spatiales (Shuttle) américaines, les astronautes de la NASA proviennent d’horizons plus variés.

En 2004, la FAA a créé le programme Commercial Astronaut Wings en 2004 spécifiquement pour les personnes qui ne sont pas issues des instances gouvernementales (NASA, USAF, ..) après que le premier vaisseau spatial privé, le SpaceShipOne, ait atteint l’espace, au-delà de 100 km, avec succès.

L’astronaute Brian Binnie monte sur SpaceShipOne après son vol spatial suborbital inaugural et remportant le prix de $ 10,000,000 Ansari X à Mojave Air and Space Port en Californie, le 4 octobre 2004.

Les vols sur VSS Unity de Virgin Galactic ne dépassent pas la limite de l’espace globalement acceptée par la communauté spatiale à 100 km. En décembre 2018, l’avion-spatial VSS Unity dépassait pour la première fois les 80 km (82,7 km). Les pilotes Frederick « C.J. » Sturckow et Mark « Forger » Stucky recevaient alors leurs ailes d’astronautes commerciaux de la FAA.

United States Federal Aviation Administration Commercial Astronaut Wings

Astronaute : une question d’entraînement ?

Les 7 visiteurs non professionnels de l’ISS, à commencer par Dennis Tito, ont réalisé un minimum d’entraînement de plusieurs mois pour pouvoir monter à bord d’un vaisseau Soyouz.

Yulia Peresild et Klim Shipenko sont montés dans l’ISS pour le tournage d’un film [(re)lire Soyouz MS-19 : un film tourné dans l’ISS]. Ils ont suivi un entraînement « rapide » de quelques mois pour pouvoir supporter le décollage et l’atterrissage à bord d’un vaisseau Soyouz ainsi que pour les conditions de vie dans l’ISS.

Les prochains passagers non professionnels décolleront à bord du Soyouz MS-20 : Yusaku Maezawa, milliardaire et entrepreneur, et son assistant et caméraman Yozo Hirano. Eux aussi, ont éprouvé l’entraînement difficile des cosmonautes comme en témoigne cette vidéo d’un entraînement en centrifugeuse :


Yusaku Maezawa lors de son entraînement en centrifugeuse à la Cité des étoiles près de Moscou (sous-titres en anglais disponibles)

Alors astronaute ou non ? Ce type d’entraînement requiert un minimum de conditions physiques.

Même si les critères semblent s’alléger au fil des années avec une amélioration des connaissances du comportement du corps humain en vol spatial au fur et à mesure que les scientifiques cumulent les données des vols orbitaux de longue durée, l’accès à tout à chacun quelle que soit sa condition physique, comme c’est le cas pour le vol en avion, n’est pas encore pour demain à mon avis !

Astronaute : avec mise sur orbite ou non ?

Le premier Américain ayant réalisé un vol suborbital de 15 minutes en atteignant l’altitude maximum de 187,5 km, mais sans avoir tourné autour de la Terre, est Alan Shepard, le 5 mai 1961. Il est considéré comme le premier astronaute américain, même si finalement, ce n’est que quelques mois plus tard que John Glenn réalisait les 3 premières orbites pour un Américain.

Le 11 octobre 2018, Nick Hague réalise malencontreusement un vol suborbital alors que le Soyouz MS-10 est éjecté d’urgence du lanceur Soyouz quelques secondes après le décollage. Avec Aleksei Ovchinin (qui avait déjà un vol spatial à son actif), ils ne montent qu’à 90 km d’altitude. Même si Nick Hague réalise une mission de 6 mois dans l’ISS par la suite, il a été considéré comme un astronaute à l’issue de ce vol avorté.

Au moment de la séparation des boosters de la Soyouz, l’équipage ressent des vibrations inhabituelles dans le vaisseau Soyouz MS-10 (crédit live Roscosmos)

Le voyage de Richard Branson et ses co-équipiers du 11 juillet 2021 à la frontière de l’espace n’a duré qu’environ 15 minutes, à peu près aussi longtemps que le premier vol spatial américain d’Alan Shepard en 1961.

Après son vol spatial réussi, l’ancien astronaute canadien et ancien commandant de la 
Station Spatiale Internationale Chris Hadfield décore Richard Branson d’un insigne d’astronaute (live Virgin Galactic)

Les vols de VSS Unity ou de New Shepard ne sont que suborbitaux, sans mise sur orbite terrestre. Du coup, les personnes à bord de l’avion-spatial ou de la capsule sont-ils astronautes ? Jusqu’au 20 juillet, c’était le cas pour la FAA.

Changement de règles à la FAA

Mais au 20 juillet, la FAA change ses règles. La FAA a ajouté de nouvelles exigences pour que les personnes astronautes non professionnelles reçoivent des ailes d’astronautes : en plus de dépasser l’altitude de 50 miles, « les membres de l’équipage d’un lancement commercial doivent également démontrer des activités pendant le vol qui sont essentielles à la sécurité publique ou qui ont contribué à la sécurité des vols spatiaux habités« .

Cela signifie que les passagers qui ne sont pas essentiels aux opérations ne sont pas admissibles aux ailes d’astronaute. 

Par exemple, les pilotes de l’avion-spatial de Virgin Galactic sont toujours admissibles car ils sont essentiels à la sécurité des vols. C’est le cas des pilotes Mark Stucky et CJ Sturckow pour avoir piloté le SpaceShipTwo de Virgin Galactic au-delà de 50 miles en décembre 2018, et à David Mackay, Mike Masucci et Beth Moses pour un vol SpaceShipTwo en février 2019, même si Beth Moses n’était que passagère mais en tant qu’évaluatrice des conditions de vols pour de futurs passagers commerciaux.

Selon les nouvelles règles, Richard Branson et les trois autres passagers du vol de juillet 2021 ne seraient plus admissibles. 

Dave Mackay, Mike Masucci et Beth Moses de Virgin Galactic ont reçu leurs ailes d’astronaute de la FAA lors du 35e Symposium spatial en 2019 après leur vol SpaceShipTwo de février 2019 (Crédit : Tom Kimmel)

Jeff Bezos et ses co-passagers du vol du 20 juillet ne sont plus éligibles selon ces nouvelles règles de la FAA, Blue Origin martelant notamment que la New Shepard est un véhicule autonome sans actions nécessaires de l’équipage.

Cependant, le nouveau décret permet à la FAA de délivrer des ailes «honoraires» à des personnes qui ne répondraient pas aux critères. Ces ailes iraient à « des personnes qui ont démontré une contribution extraordinaire ou un service bénéfique à l’industrie commerciale des vols spatiaux habités ».

Pour les membres d’Inspiration4, ayant passé plusieurs jours sur orbite terrestre, et ayant réalisé quelques expériences scientifiques, ils sont considérés comme astronautes commerciaux selon ces nouveaux critères.

Selfie in space!
Jared Isaacman, Chris Sembroski, Sian Proctor et Hayley Arceneaux dans la Cupola du Crew Dragon en orbite terrestre (crédit Inspiration4)

L’ASE créé une insigne distincte

L’Association of Space Explorers, l’association des explorateurs de l’espace, a dévoilé en avril dernier un « insigne universel des astronautes », des épinglettes qu’elle fournirait à toute personne ayant volé dans l’espace, y compris les « touristes ». Il y a deux versions, une pour ceux qui effectuent des vols suborbitaux et une pour les vols orbitaux. De plus, l’organisation tiendra un registre de ceux qui volent dans l’espace. L’adhésion à l’organisation elle-même, cependant, est limitée aux personnes qui ont fait au moins une orbite autour de la Terre dans un vaisseau spatial.

Les variantes suborbitales (à gauche) et orbitales de l’insigne d’astronaute universel, présentées par l’Association of Space Explorers, représentent tous ceux qui ont volé dans l’espace, quelle que soit leur nationalité ou leur fournisseur de lancement (crédit ASE)

Ma conclusion

En 2021, le nombre de personnes dont ce n’est pas la profession d’aller dans l’espace, s’est accrue considérablement. Mais les vols spatiaux ne sont pas encore à la portée de tout le monde. Comme ils ne sont pas nombreux et qu’ils prennent le risque de s’installer sur un lanceur dangereux, il me semble que le terme d’explorateur est plus indiqué que touriste pour ceux qui séjournent plusieurs jours dans l’espace, rejoignant du coup l’ASE. Pour les passagers des vols suborbitaux de Virgin Galactic et de Blue Origin (pilotes exclus), je serais moins encline à donner le nom d’explorateur, mais plus de touriste.

Et si la démocratisation de l’espace arrive un jour, on parlera peut-être un jour de voyageurs spatiaux !

Et vous, comment appelleriez-vous ces personnes allant dans l’espace n’étant pas des astronautes professionnels ?

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3 Comments

  1. NB : il n’y eut pas 7 mais 12 pilotes de X-15, à savoir A. Scott Crossfield, Joseph A. Walker, Robert M. White, Forrest S. Petersen, John B. McKay, Robert A. Rushworth, Neil A. Armstrong, Joe H. Engle, Milton O. « Milt » Thompson, William J. « Pete » Knight, William H. Dana et Michael J. Adams.

    Les 7 pilotes de X-15 qui ont volé (sur cet avion) à plus de 50 miles / 80 km sont Robert M. White, Joseph A. Walker, Robert A. Rushworth, Joe H. Engle, John B. McKay, William H. Dana, William J. « Pete » Knight et le malheureux Michael J. Adams.

    Un seul d’entre eux, Joseph A. Walker, a effectué 2 vols à plus de 100 km d’altitude.

    Neil A. Armstrong et Joe H. Engle sont devenus astronautes.

    Il y eut 199 vols du X-15 (ou plutôt des 3 X-15). Cinq vols furent annulés car il devait y en avoir 204.

    Rushworth en a effectués 34, McKay 29, Walker 25, White, Engle, Dana et Knight 16 chacun, Thompson 14, Armstrong et Adams 7 et Petersen 5.

    Sur ces 199 vols, 13 furent effectués à plus de 50 miles / 80 km. Trois furent effectués par Walker et Engle, deux par Dana et un par White, Rushworth, McKay, Knight et Adams (« fatal flight »).

  2. Ce tourisme spatial est aux antipodes de la véritable exploration. Et dans le contexte de la cause climat toujours plus inquiétante, il est pour moi contraire aux mesures urgentes à prendre : autant de pollution pour se faire du cinéma. Il y a certes une retombée … commerciale ! L’Homme peut-il se permettre maintenant de se tirer une nouvelle balle dans le pied ? Je trouve que Rêves d’Espace » devrait se poser la question et clairement se positionner. Futura-Sciences n’évoque quasi pas ces jouets pour milliardaires, et il a bien raison : rien à voir avec le progrès !

    • On voit ces dernières années beaucoup de changements dans le spatial et il me semble que 2021 est un tournant au niveau des vols habités, et donc je relate ces dernières évènements car les vols habités sont souvent la vitrine du spatial pour le grand public. Mais ne vous inquiétez pas, je vais évidemment parler d’autres sujets.
      Merci d’être un fidèle lecteur.

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