Pas de nouvel équipage à l’ISS suite à une anomalie du lanceur Soyouz

Ce jeudi 11 octobre, Alexey Ovchinin et Nick Hague devaient rejoindre la Station Spatiale Internationale. Mais une défaillance du lanceur Soyouz juste après le décollage a empêché la mise sur orbite du vaisseau Soyouz MS-10.

Les 2 cosmonautes ont été récupérés sains et saufs après un atterrissage de leur capsule.

Expedition 57 Crew Returns to Baikonur (NHQ201810110007)

Alexey Ovchinin et Nick Hague de retour à Baïkonour embrassent leurs proches (credit NASA/Bill Ingalls)

Nicolas Pillet, du blog Kosmonavtika, est l’un des spécialistes français du spatial russe. Voici son résumé factuel et technique de l’incident.

Le 11 octobre 2018, à 08h40’15’’ GMT, le 65ème lanceur Soyouz-FG a décollé du pas de tir n°5 du cosmodrome de Baïkonour.

Expedition 57 Launch (NHQ201810110004)

Décollage Soyouz / Soyouz MS-10 le 11/10/2018 (credit NASA/Bill Ingalls)

Il devait placer sur orbite le 162ème vaisseau spatial Soyouz, dont l’équipage était constitué du commandant Alekseï Ovtchinine, qui réalisait son deuxième vol spatial, ainsi que de l’ingénieur de bord Nick Hague, pour qui c’était le premier vol.

Les premiers instants du vol se sont déroulés sans incident apparent.

La tour d’éjection du Système de Sauvetage d’Urgence (SAS) a été larguée comme prévu à H0+114,16’’ afin d’alléger le lanceur.

Le SAS de Soyouz TMA-19M, en 2015. (Crédit : Kosmonavtika / NASA)

A partir de cet instant, en cas d’anomalie, le vaisseau Soyouz ne peut plus être éjecté par la tour et ne peut pas se séparer tout seul, car il est toujours prisonnier de la coiffe. Tant que celle-ci ne sera pas larguée à son tour, à H0+157,48’’, sa sécurité repose sur deux moteurs appelés RDG.

Vue des moteurs DSS et RDG sur le Soyouz TMA-19M (crédit : Komonavtika / NASA).

Ces moteurs RDG, de type 11D860M et fournis par le MKB Iskra, n’existaient pas sur les premières versions de Soyouz, et ont été ajoutés à partir de la version Soyouz T en 1982. Jusqu’à cette amélioration notable, les vaisseaux passaient par une phase de plusieurs secondes au cours de laquelle l’éjection n’était pas possible.

Et c’est ce qui a sauvé l’équipage de Soyouz MS-10. Pour une raison encore inconnue, le largage des blocs latéraux à H0+117,80’’ ne s’est pas passée de façon nominale et a provoqué l’échec du lancement.

Expedition 57 Launch (NHQ201810110018)

Photo du largage des boosters latéraux (credit NASA/Bill Ingalls)

Le signal d’échec a été émis par le système de contrôle du lanceur, qui a commandé la mise en service de deux des quatre moteurs RDG. Ceux-ci ont extrait la partie supérieure du vaisseau, constituée du Compartiment de Vie (BO) et du Compartiment de Descente (SA), ce dernier abritant l’équipage.

Schéma du système SAS avec la tour d’éjection 11D855M (Soyouz TM) (Crédit : Soyuz Crew Operations Manual / Kosmonavtika).

Après un intervalle de 0,32’’, les deux moteurs RDG restants ont été allumés à leur tour pour éloigner le vaisseau du lanceur.

Image of the Soyuz MS-10 launch as seen from the International Space Station

Photo prise par Alexander Gerst depuis l’ISS montrant la séparation du Soyouz MS-10. « Content de savoir que nos amis vont bien, grâce aux plus de 1000 professionnels dédiés à la recherche et au sauvetage! Nous voyons aujourd’hui encore à quel point le Soyouz est un vaisseau incroyable, capable de sauver l’équipage d’une telle défaillance. Le vol spatial est difficile. Et nous devons continuer d’essayer pour le bien de l’espèce humaine », a tweeté Alexander Gerst en publiant cette photo

Le système de contrôle  a ensuite commandé le largage du périscope et la séparation du SA. Le système d’atterrissage à alors pris le relais en ordonnant le déploiement du parachute primaire, comme pour un atterrissage classique.

Soyouz MS-10 a atterri à 400km de Baïkonour, à 20km à l’est de l’aéroport de Dzhezkazgan, sur le territoire kazakh. Une équipe de parachutistes a été larguée depuis un avion An-26 pour porter secours à l’équipage, et quatre hélicoptères Mi-8 ont été dépêchés sur place et sont arrivés après environ 1h30 de trajet.

 

 

Les deux cosmonautes ont été examinés, ont retiré leurs scaphandres Sokol-KV-2, et ont été emmenés en hélicoptère à Baïkonour. Là, les médecins ont confirmé leur bonne santé. Ils rejoindront le Centre d’Entraînement des Cosmonautes ce 12 octobre 2018, après une nuit de repos.

Alexey Ovchinin et Nick Hague de retour au Cosmodrome de Baïkonour, avec le directeur de Roscosmos, Dmitry Rogozin (credit Roscosmos)

Ce que l’on sait :

  • Alexey Ovchinin et Nick Hague ont atteint l’altitude de 80 km environ avec le vaisseau Soyouz. Lors de la descente, ils auraient subi une accélération de l’ordre de 6,7 G. Ils se sont posés après 29 minutes de vol.
  • La Commission d’enquête sur la défaillance de la fusée porteuse Soyouz-FG et le vaisseau Soyouz MS-10 a commencé ses travaux à Baïkonour. Les premiers rapports ont été présentés et analysés à partir des informations télémétriques reçues du lanceur Soyouz-FG.
  • Tous les vols, habités ou non, du lanceur Soyouz sont ajournés jusqu’à nouvel ordre.
  • C’est le 3ème échec au lancement d’un vaisseau Soyouz après le Soyouz 7K-T n°39 appelé « Soyouz-18-1 » le 05/04/1975 et le retour balistique du Soyouz T-10A le 26/09/1983.
  • L’équipage actuellement à bord de l’ISS, Alexander Gerst, Serena Auñón-Chancellor et Sergey Prokopyev, devait rentrer sur Terre le 13 décembre. Ils disposent du vaisseau Soyouz MS-09 qui, malgré sa brèche dans son Compartiment de Vie, peut rester sur orbite au maximum jusqu’au 7 janvier 2019, ensuite sa fiabilité n’est plus garantie. Si les vols ne sont pas rétablis d’ici là, la station devra fonctionner en mode inhabité.
  • Il faut un équipage à bord de la Station pour les premiers vols d’essais des nouveaux vaisseaux américains CTS-100 Starliner et DragonCrew. Ils ne pourraient donc pas être anticipés.

A ce jour, on ne connait pas les causes de l’accident. Selon le site d’actualités russes INTERFAX.RU, une source du monde spatial russe a déclaré  « Après que l’un des blocs latéraux ne soit pas passé sur le côté et ait atteint le deuxième étage, il y a eu une dépressurisation et une perte d’orientation de l’unité centrale ». Lors de la séparation des quatre étages d’accélération, les boosters latéraux, l’un d’entre eux aurait heurté l’étage central. Celui-ci aurait été violemment déstabilisé et la procédure d’urgence déclenchée.

A suivre…

Pour les anglophones, l’astronaute canadien Chris Hadfield répond à certaines interrogations sur cette anomalie :

 

2 commentaires sur “Pas de nouvel équipage à l’ISS suite à une anomalie du lanceur Soyouz”

  1. Comme j’ai pu le dire hier après-midi peu avant 18 h sur Europe 1 à Jean-Pierre Haigneré, je suis extrêmement préoccupé des conséquences de l’échec au lancement de Soyouz MS-10 quant à l’avenir des vols pilotés en général et de l’ISS en particulier.

    Bien sûr, Jean-Pierre Haigneré a tenté de me rassurer mais il ne m’a pas vraiment convaincu. En effet, l’ISS risque bien de se retrouver inoccupée pendant un an environ à moins de pouvoir lancer assez rapidement Soyouz MS-11, ce qui suppose que la commission d’enquête rende ses conclusions dans un délai de deux mois environ.

    Il ne faut pas oublier en effet qu’il y avait déjà eu le problème du trou de Soyouz MS-09 qui semble bien être un acte de sabotage (cf. Rémy Decourt sur futura-sciences.com). Ce pourrait donc être (au moins) le 2e. A vérifier bien entendu. Certains risquent bien de se retrouver au GuLag ou d’être fusillés comme au bon vieux temps (700 000 en 1937, soit 2 000 par jour).

    Toujours est-il que l’expédition ISS 57-58 sera effectuée par un autre équipage, reste à savoir quand. Les expériences qui devaient avoir lieu au cours de cette mission ont été détruites (à vérifier). Les EVA qui devaient être faites par Gerst et Hague (remplaçant en quelle que sorte Feustel), EVA 52, d’une part, puis par Prokopyev et Ovchinin, VKD 46, d’autre part sont annulées.

    Mon compteur des hommes de l’espace ayant effectué des vols orbitaux restera longtemps bloqué sur 555. Nick Hague aurait dû être le 556e, le 341e US et le premier du groupe 21 de 2013 (après avoir été candidat pour les groupes 19 et 20). Quant à Aleksey Ovchinin, il fut le 544e lors de son 1er vol, Soyouz TMA-20M / ISS 47-48 (effectué avec Oleg Skripochka et « Jeff » Williams).

    Pour mémoire, le « crewing » de cette mission ratée fut le suivant (avec comme presque toujours un problème de sources contradictoires) :

    1) Gennadiy Padalka – Andrey Babkin – Serena Aunon (pas encore Aunon-Chancellor) avec pour « back-up crew » (équipage de réserve) Sergey Volkov – Sergey Kud-Sverchkov ou Denis Matveyev (selon les sources) – x (US) ;
    2) Sergey Prokopyev – Oleg Artemyev – Andrew Feustel ;
    3) Oleg D. Kononenko – Nikolay Tikhonov – x (US) ;
    4) Oleg D. Kononenko – x (FE, US) – x (SP, US)  (FE = flight engineer, SP = spaceflight participant) ;
    5) x (Russe) – Nikolay Tikhonov – Tyler « Nick » Hague ;
    6) Gennadiy Padalka – Andrey Babkin – Tyler « Nick » Hague ;
    7) Gennadiy Padalka – Nikolay Tikhonov – Tyler « Nick » Hague ;
    8) Aleksey Ovchinin – Nikolay Tikhonov – Tyler « Nick » Hague  avec pour « back-up crew » Oleg Skripochka – Andrey Babkin – Shannon Walker ;
    9) Aleksey Ovchinin – Tyler « Nick » Hague  (équipage réduit à 2 suite aux problèmes récurrents du module Nauka dont le lancement semble remis aux calendes grecques) avec pour « back-up crew » Oleg D. Kononenko et David Saint-Jacques.

    A noter que Nikolay Tikhonov et Andrey Babkin ont constitué en mars 2018 un « support crew » (équipage de soutien). Ils devaient constituer avec « Chris » Cassidy l’équipage de la mission Soyouz MS-15 / ISS 61-62. Reste à savoir si elle aura lieu un jour.

    Babkin, Kud-Sverchkov, Matveyev, Tikhonov, … Hague et Saint-Jacques ne sont pas encore allés dans l’espace, du moins pour ce qui concerne les vols orbitaux puisque Ovchinin et Hague viennent de faire un vol suborbital (balistique) à l’insu de leur plein gré. Au moins, ils sont revenus sains et saufs et c’est bien là l’essentiel. Je viens d’apprendre qu’ils devraient repartir l’an prochain.

    Si, comme c’était prévu à l’origine et si, bien sûr, cette mission avait été un succès, Gennadiy Padalka serait devenu le premier homme à dépasser les 1 000 jours en orbite. Mais il a démissionné du corps des cosmonautes à la fin avril 2017, une semaine après Samokut’yayev et Revin, ces trois cosmonautes ne s’entendant pas du tout avec Yuriy Lonchakov qui était alors leur chef.

    Il y aura forcément un décalage dans la numérotation des expéditions, des changements dans la nature des expériences à réaliser par tel ou tel équipage et sans doute, une fois de plus, dans la composition des équipages de l’ISS / MKS.

  2. La mission Soyouz MS-10 (Ovchinin – Hague) qui aurait dû être l’expédition ISS 57-58 ayant été un échec au lancement (mais tout de même un vol suborbital à 82 km d’altitude), il s’en suit que la mission actuelle de Soyouz MS-09 (Gerst – Prokopyev – Aunon-Chancellor) reprend sa désignation initiale d’expédition 56 au lieu de 56-57.

    Je suppose que le prochain équipage, celui de Soyouz MS-11 (Oleg D. Kononenko – David Saint-Jacques – Anne C. McClain) effectuera en 2019 l’expédition ISS 57-58… mais avec quelles expériences ? celles prévues pour ISS 57-58, pour ISS 58-59 ou un mélange des deux ?

    Il est question de la reprogrammer pour novembre 2018 (au lieu du 20 décembre) afin d’assurer la continuité de la maintenance de l’ISS. Pour cela, il faudrait que la commission d’enquête ait donné un avis favorable, ce qui m’étonnerait mais pourquoi pas ?

    En attendant ce lancement, celui d’un cosmonaute émirati à bord de Soyouz MS-12 est d’ores et déjà annulé. Ce sera pour une autre fois.

    « Nick » Hague fut – mais il s’en serait bien passé – le 565e homme de l’espace (et le 350e US) si l’on prend en compte tous ceux qui ont volé à plus de 80 km (et non pas de 100 km qui reste la limite officielle). Il aurait dû être le 556e (et le 341e US) à effectuer un vol orbital.

    Ils sont donc désormais 16 (13 Américains et 3 Russes) à avoir effectué des vols suborbitaux à plus de 80 km :

    Alan B. Shepard, Jr et Virgil I. « Gus » Grissom en 1961 (Mercury-Redstone MR-3 et 4), Robert M. White en 1962, Joseph A. Walker et Robert A. Rushworth en 1963, Joe H. Engle et John B. McKay en 1965, William H. Dana en 1966, William J. « Pete » Knight et (le malheureux) Michael J. Adams en 1967 (soit 8 pilotes de X-15 mais pas Neil A. Armstrong par exemple), Vasiliy G. Lazarev et Oleg G. Makarov en 1975 (Soyouz 18-1), Michael W. Melvill et W. Brian Binnie en 2004 (SpaceShipOne SS1-4 et 5 pour Melvill, SS1-6 pour Binnie), Aleksey N. Ovchinin et Tyler N. Hague en 2018 (Soyouz MS-10).

    Parmi eux, 6 (3 Américains et 3 Russes) ont aussi effectué au moins un vol orbital :

    Virgil I. Grissom en 1965, Alan B. Shepard, Jr en 1971, Vasiliy G. Lazarev et Oleg G. Makarov en 1973, Joe H. Engle en 1981 et Aleksey N. Ovchinin en 2016.

    Les 10 autres (tous Américains) n’ont effectué que des vols suborbitaux.

    Pour mémoire, les 555 qui ont effectué au moins un vol orbital sont 340 Américains, 122 Russes ou autres ex-soviétiques (124 avec Kadenyuk et Aimbetov que je classe parmi les « autres »), 11 Chinois et 82 « autres » (parmi lesquels 12 Japonais, 11 Allemands, 10 Français, 9 Canadiens et 7 Italiens).

    A noter aussi le décès de Richard A. « Rick » Searfoss le 29 septembre. Il avait effectué 3 vols spatiaux.

    Dans l’attente de jours meilleurs,…

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