« Satellites: aperçu de l’intérieur d’un monde secret » par le Guardian

Grâce à un collègue, Kevin, j’ai découvert un très bon article du Gardian, qui est de mon point de vue un portrait lucide du monde spatial d’aujourd’hui. En voici la traduction la plus précise possible :

En 1945, alors que l’écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke évoquait l’idée d’un satellite de radiodiffusion en orbite terrestre, il oublia de la breveter : il n’imaginait pas en voir un en construction de son vivant. Il ne fut pas le seul pris au dépourvu lorsque l’Union soviétique lança un satellite seulement 12 ans plus tard, l’élégant, l’argenté Spoutnik 1, géniteur d’un million de fantaisies luminaires et d’une flopée de danses d’adolescence.

Depuis lors, des milliers d’autres ont été lancés dans les cieux, dont environ 1 200 restent actifs. Au cours de la prochaine décennie, néanmoins, ce nombre devrait doubler pour la simple raison qu’aucune technologie n’est plus liée à notre monde connecté, accéléré, en ce troisième millénaire, que celle-ci. Pourtant, les satellites restent lointains et mystérieux, entraînant une seconde course à l’espace que très peu de gens voient.

Le satellite SES-6 dans une salle de test à Toulouse. (Photograph: Toby Smith/Getty Images Reportage)

Le satellite SES-6 dans une salle de test à Toulouse. (Photograph: Toby Smith/Getty Images Reportage)

En 2012, le photographe Toby Smith a entrepris de faire la lumière sur cette industrie énigmatique. Il a suivi les pérégrinations de trois satellites quasi identiques construits pour l’opérateur européen SES, depuis les usines ultra high-tech où ils ont été assemblés et testés, en passant par leur étrange transport et leur lancement depuis des « ports spatiaux » éloignés, répartis sur trois continents différents. Ce qu’il a trouvé est un écosystème technologique fonctionnant de façon obscure autour de notre vie quotidienne, qui repose elle-même de plus en plus sur ces évolutions.

Le voyage de Smith a commencé à la grande usine d’Airbus Defence and Space à Toulouse, où le SES-6 était en préparation pour son déploiement au-dessus de l’Amérique latine, pour relayer des signaux de télévision et autres données de communication. Il a rapidement découvert que les concepteurs de satellites ont des impératifs différents de leurs pairs terrestres. « Tout ce qui bouge, les ingénieurs détestent », explique Smith. « L’industrie des satellites dans son ensemble est obsédée par les arrêts et redémarrages, des procédures physique brutales qu’ils essaient d’éviter autant que possible. »

Qu’est-ce que cela signifie ? Comme avec votre voiture ou une chaudière ou un ordinateur portable, la plupart des usures et des accrocs dans l’espace ne proviennent pas d’un fonctionnement en continu, mais d’allumages et d’extinctions répétés. Du coup, les ingénieurs évitent à tout prix d’avoir des pièces en mouvement. Avec un coût entre 0,5 milliard de dollars et 1 milliard de dollars, un satellite défaillant devient vite un albatros financier. Dans l’espace, personne ne peut débloquer une valve à coup de clé à molette.

Une fois qu’il est testé et prêt à partir, le SES-6 a été transporté vers le site de lancement dans l’ancien port spatial soviétique de Baïkonour au Kazakhstan. Cette étape, la plus vulnérable de la procédure, est réalisée dans le secret : une équipe montait la garde autour du satellite durant tout le trajet. « Il faut quatre jours pour le transporter dans son conteneur à température contrôlée de 20 tonnes », dit Smith. « Quand il a du quitter Toulouse, j’ai été là-bas pendant quatre jours, mais on ne m’a pas dit exactement quand il devait quitter le bâtiment – c’est une question de sécurité nationale quand la chose prend la route. Donc j’attendais dans les environs, puis tout à coup, à 3h un matin, c’est arrivé. »

Via une porte arrière de l’aéroport de Toulouse, le SES-6 a été chargé sur un autre artefact soviétique, un Antonov AN-124, l’avion cargo le plus lourd jamais fabriqué. Le chargement a été réalisé par un équipage de 12 hommes ukrainiens qui vivent dans un espace de la soute terni par le tabac, débarquant rarement, et qui volent de mission secrète en mission secrète, perdus dans un enfer nomade.

Jusque là, les chemins suivis par les trois satellites quasi identiques suivis par Smith étaient globalement similaires. Mais alors que SES-6 est allé à Baïkonour, devant être lancé à bord d’une fusée Proton initialement conçue pour la guerre nucléaire, sa sœur, SES-8, se dirigeait, d’une usine du Maryland vers la Floride, aux soins d’Elon Musk, le milliardaire fondateur de Paypal, et de sa jeune société tournée vers l’espace, SpaceX. L’ambition de Musk de coloniser Mars a fait les gros titres, mais la première phase de son business plan est basé sur les satellites, où la demande est à la hausse et la concurrence a les dents longues. Son problème initial était un manque d’expérience dans le domaine, jusqu’à ce qu’il offre un rabais substantiel de 60 millions de dollars sur le prix de base d’un lancement (déjà entre quatre et dix fois moins cher que les solutions alternatives), ce qui a persuadé SES de sauter le pas.

Smith reprend l’histoire de SES-8 alors qu’il est testé au QG du Maryland de son constructeur américain Orbital Sciences , jusqu’à SpaceX et Cap Canaveral, où l’entreprise loue un pas de tir désaffecté de la navette spatiale de la NASA.

SpaceX n’est comme aucun autre de ses concurrent du secteur aérospatial. La société est située dans une usine, autrefois utilisée pour assembler des avions gros porteurs près de l’aéroport de LAX [Los Angeles]. Ici, les travailleurs en short de camouflage, jupes indiennes et sandales roulent sur des tricycles à travers l’atelier ou débattent de problèmes d’ingénierie autour des yaourts glacés gratuits de la cantine, tandis que le directeur général est assis, à la vue de tous, à un poste de travail dans un coin, vêtu d’une chemise à carreaux et d’un jean. Contrairement à l’industrie aérospatiale classique, qui externalise beaucoup sa production, presque tout du système de lancement Falcon 9 est fabriqué au sein d’un espace gigantesque, par une main-d’œuvre locale qui est encouragée à penser de façon non conventionnelle. Si Musk réussit dans son ambition de faire des boosters de Falcon 9 réutilisables (les étages des fusées sont traditionnellement perdus en mer), il devrait être en mesure de lancer pour le coût du carburant seul, environ $ 200 000, selon son estimation. Ceci redistribuerait totalement les cartes dans l’industrie et changerait fondamentalement notre relation à l’espace.

« Se tourner vers SpaceX était un geste audacieux et risqué pour SES » dit Smith. « Mais la culture ici est très ouverte. » Alors que les travailleurs français et les médias ont tendance à être maintenus dans l’obscurité, au cas où il y aurait des fuites sur les prix, le personnel de SpaceX obtient souvent des informations à partir des tweets de Musk lui-même.

Après plusieurs faux départs, la Falcon 9 de Musk a décollé magnifiquement, de nuit, sur un ciel dégagé, au-dessus de la Floride, le 3 Décembre 2013. Mais personne ne s’est félicité jusqu’à ce que le SES-8 soit finalement déployé avec succès en orbite plus tard ce jour-là. Un échec aurait obligé le satellite à utiliser ses réserves de carburant internes pour son repositionnement, diminuant sa durée de vie. Trente-trois heures plus tard, la plus grande des fêtes d’après lancement débuta.

Le troisième satellite de Smith a pris une route bien différente, à bord d’Ariane 5, le lanceur vedette de l’Agence Spatiale Européenne, depuis un port spatial niché en Guyane française, en Amérique du Sud. Là où l’environnement du Falcon est allégé et dynamique, Ariane se trouve prise dans une brume bureaucratique faite de formulaires déposés en trois exemplaires, des semaines de travail de 37 heures et demi et des pauses déjeuner religieusement respectées, prises avec du vin. Smith a passé quatre semaines dans la dépendance française (toutes les perspectives d’indépendance ont été soufflées par sa proximité avec l’équateur et l’avantage conséquent pour le lancement de fusées). Il lui fut nécessaire de deviner pour comprendre : si un ingénieur venait déjeuner dans les mêmes vêtements que la veille, Smith savait qu’ils avaient travaillé toute la nuit et que le planning du jour serait probablement intenable.

Pourtant, il y avait beaucoup à admirer, dit-il. « Dans toute cette bureaucratie ancrée dans la culture française, vous pouviez comprendre d’où le TGV venait, ainsi que toutes ces voitures excentriques mais géniales. Lorsque vous rencontrez les industriels et les ingénieurs français, ils aiment vraiment ce qu’ils font et ont une conception précise de la responsabilité et du travail d’équipe. C’est très différent du capitalisme américain. D’une certaine façon, la paperasse et la bureaucratie semblent les responsabiliser et les lier. »

Cela pourrait expliquer pourquoi Ariane s’est imposée comme la norme en matière de fusées, avec un carnet de commandes plein et une succession sans précédent de près de 60 lancements réussis sur 20 ans. De la même façon, alors que les progrès technologiques et les satellites se miniaturisent, la plupart des experts conviennent qu’Ariane, avec sa charge utile de 20 tonnes (un tiers de plus que la Falcon 9), est trop gros et coûteux pour rester compétitif sur la durée. L’Agence Spatiale Européenne a maintenant engagé 4 milliards € à la production d’Ariane 6, un véhicule plus compact et plus efficace, entrant directement en concurrence avec SpaceX.

Interrogé à propos de ce qui l’a le plus surpris au sujet de son voyage à travers le joli monde des satellites, Smith n’hésite pas. « L’importance de la coopération et de la diversité internationale » dit-il. « Les ingénieurs que j’ai rencontrés à Portsmouth, concevant des réservoirs de carburant pour Airbus à Toulouse, sont venus en Guyane française, où j’ai rencontré leurs clients finaux de Géorgie. La fusée Proton, qui a été conçue pour frapper la côte est des États-Unis, est maintenant propriété commune des États-Unis et de la Russie. J’ai entendu tellement d’accents du monde entier, partout où j’allais. Il y a quelque chose d’incroyable à ce propos, ce summum de l’ingénierie impliquant un énorme effort international, visant à lancer un satellite comme SES-6, pour finalement s’installer au dessus du Brésil et aider à diffuser la Coupe du Monde. Tous ces efforts pour un objectif simple : la communication. J’ai adoré ça. »

Une réflexion sur “« Satellites: aperçu de l’intérieur d’un monde secret » par le Guardian

  1. Parmi les « danses d’adolescence » inspirées par la conquête spatiale dans les années 60, à noter notamment les instrumentaux « Spotnick’s Theme » et « The Rocket Man » des Spotnicks, « Telstar » des Tornadoes, « Stalactite » des Aiglons, sans oublier les Shadows… Que de souvenirs !

    Amitiés,
    Michel

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